Etienne Bertier l’Interview

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Etienne Bertier, patron français ex-secrétaire général d’EDF et ancien PDG d’Icade, est l’invité d’ActuBancaire, il revient pour nous sur son actualité de conseiller spécial sur des grosses opérations de Fusac et plus généralement sur l’évolution du marché de l’énergie en Europe.

ActuBancaire :
Vous avez développé une pratique européenne de lobbying sur la question de la régulation des marchés de l’énergie, mais aussi et surtout dans le M&A dans les secteurs de l’énergie et de l’immobilier et pourtant… vous n’êtes pas une banque.

Etienne Bertier:
En effet ! A côté des équipes de fusions-acquisitions des grandes banques, il y a un espace pour un conseil de type « boutique », proche des décideurs et capable d’agir en dehors des process lourds et administratifs. J’offre à mes clients un conseil cousu main où la confidentialité et la souplesse d’approche jouent un rôle important. Je me concentre sur les enjeux stratégiques de mes clients, j’évite les appels d’offres, je parie sur l’établissement de la relation de confiance…
ActuBancaire

… Quelles sont les règles d’or dans cette activité ?

Etienne Bertier:
Outre une exigence de loyauté absolue à l’égard de mes clients, j’essaie de comprendre au plus près leur intérêt, leurs enjeux stratégiques et leur contraintes, qu’elles résultent des marchés, de leurs engagements en faveur de l’énergie durable ou du calendrier politique (quand ils sont publics, ce qui est le cas de nombreux acteurs énergétiques). Au carrefour de ces contraintes, il y a un chemin pour le « deal ».
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Vous parlez de gré à gré. Est-ce encore possible aujourd’hui?

Etienne Bertier:
Plus que jamais, dans un marché en profonde mutation et plutôt baissier, procéder à des cessions par appel d’offres conduit simplement à révéler la valeur minimum d’un actif. Celle qu’un financier attribue à l’actif hors de tout « upside » industriel, technologique ou stratégique, et que seuls les opérateurs industriels sont prêts à valoriser. Dès lors, quand vous procédez par appel d’offres, les investisseurs du secteur risquent de se mettre en retrait, de regarder le prix offert par les fonds, et ensuite se contentent, s’il souhaitent surenchérir de le faire du montant minimum pour emporter l’affaire. Au contraire, des discussions directes entre deux opérateurs, basées sur leurs intérêts stratégiques et leurs compétences réciproques, permettent souvent de mieux valoriser l’actif sous revue, comme on dit pudiquement.
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Le secteur de l’énergie semble être en ébullition, pourquoi ?

Etienne Bertier :
Le marché de l’énergie en Europe connait depuis 15 ans une restructuration profonde, sous l’impulsion de la Commission européenne. D’inspiration libérale, ces réformes avaient conduit à fragiliser les champions nationaux en ouvrant la concurrence à leurs clients et en leur interdisant, par le mécanisme de « l’unbundling » de continuer à pratiquer des subventions croisées entre activités déficitaires et activités rentables. Or, ce marché, déjà en profonde restructuration, a connu deux chocs majeurs depuis 2011: d’une part la sortie de l’Allemagne de la production nucléaire et la priorité absolue donnée outre-Rhin aux sources d’énergie verte; et d’autre part l’effondrement des prix de l’énergie. Il est résulté de cette conjonction d’événements divers des situations extrêmement paradoxales. Pour les producteurs d’abord : jamais les prix de gros de l’électricité n’ont été aussi bas, ce qui rend l’activité de production électrique déficitaire pour la plupart des opérateurs. Contraints d’afficher ces pertes en raison de l’unbundling, ceux-ci se séparent massivement de leur outil de production. C’est particulièrement vrai pour les opérateurs cotés, que les marchés contraignent à se recentrer sur les activités commerciales et de distribution, considérées comme plus sûres par les investisseurs. Pour les Etats ensuite, car ce mouvement les conduit inéluctablement à mettre en place des systèmes de subventions ayant pour but de maintenir en vie des capacités de production peu rentables mais nécessaires pour éviter le risque du fameux « black out », qui redevient sérieux du fait des fermetures de centrales déficitaires. Pour les consommateurs enfin, qui supportent le coût des subventions en faveur des énergies renouvelables, ainsi que le coût croissant des réseaux, et paient l’électricité plus cher qu’il ne l’ont jamais payée, alors qu’elle n’a jamais été si bon marché !
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Vous êtes critique sur la politique européenne de l’énergie ?

Etienne Bertier:
Je pense que la direction de l’Energie a depuis quelques mois pris à bras le corps les questions d’équilibre des marchés locaux et des interconnexions. Elle est passée d’une logique un peu dogmatique (dérégulation et concurrence à tout prix) à une logique opérationnelle (indépendance énergétique et sécurisation-diversification des sources d’approvisionnement).
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Et les investisseurs dans tout cela ?

Etienne Bertier:
Les investisseurs ont en horreur le risque et vénèrent le rendement. La baisse du rendement des actifs pousse les grands fonds de pension vers les infrastructures régulées, qu’ils achètent aujourd’hui à des valorisations presque comparables à des placement peu risqués, du type immobilier. Cela veut dire, en pratique, que les contrats de cession de ces infrastructures garantissent une rentabilité donnée ex ante sur ces équipements et sur leurs développements futurs. La conséquence pratique est que les investissements futurs pour développer ces infrastructures (réseau de distribution, centrales de production « vertes » appuyées sur des contrats long terme, etc.) seront nécessairement payés par le consommateur faute d’industriels prêts à prendre des risques de développement. C’est un nouveau modèle auquel la France doit penser au moment où elle envisage d’ouvrir le capital de RTE.
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Revenons sur l’appétit des investisseurs pour le secteur régulé. Ne pensez-vous pas qu’on a atteint les limites de la hausse des valorisations ?

Etienne Bertier:
On l’a hélas vu en France avec le solaire, en Pologne avec les certificats verts, les Etats ou les régulateurs ne respectent pas toujours leur parole. Parfois parce qu’ils ne le peuvent pas, comme à la suite de la faillite de la ville de Detroit, parfois parce que la pression de l’opinion publique est trop forte. C’est pourquoi il faut toujours être très prudent sur la rentabilité intrinsèque de l’actif, son positionnement dans le système énergétique de son pays. Plus que le « régulé » c’est « l’infrastructure » que recherchent les investisseurs.
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Pourquoi ?

Etienne Bertier:
Tout simplement parce que les infrastructures représentent le Graal de tout investisseur : le monopole naturel. Quand vous contrôlez un monopole, votre levier de pouvoir est considérable. Regardez ce qui se passe avec les autoroutes. La vieille jurisprudence administrative française sur les concessions l’avait bien compris, qui encadrait étroitement les pouvoirs du concessionnaire au profit du concédant. La dérégulation a un peu renversé l’équilibre des pouvoir. Mais ce mouvement n’est pas nécessairement mauvais. Regardez la brillante cession par Fortum de son réseau de distribution d’électricité de Stockholm. Dix-huit fois l’Ebitda ! Un rendement de l’ordre de 5%, qui se rapproche de celui de l’immobilier de bonne qualité… Cette cession permettra à l’opérateur finlandais de lancer de nouveaux projets dans son cœur de métier appuyé sur une base financière renforcée.

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